L’Art du Bonsaï : Un art japonais
Il est essentiel de distinguer la source biologique de la création intellectuelle. Si l’art du bonsaï puise bel et bien son origine lointaine dans une pratique botanique chinoise, il s’est constitué en tant que discipline artistique autonome au Japon. Ses codes, sa structure et ses règles ont été créés et fixés au Japon ; prétendre le contraire reviendrait à confondre l’inventeur de la brique avec l’architecte de la cathédrale.
Des analogies pour comprendre la création
Confondre une racine historique avec une identité culturelle mène souvent à des conclusions pour le moins… surprenantes.
Pour bien comprendre pourquoi le bonsaï est japonais, amusons-nous à appliquer la logique inverse à d’autres domaines :
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L’Horlogerie : Devrait-on considérer que les montres Patek Philippe ou Rolex sont égyptiennes ? Après tout, ce sont les Égyptiens qui ont inventé la mesure du temps et les premiers cadrans solaires. Pourtant, l’horlogerie de luxe reste un fleuron suisse, et personne ne dirait le contraire aujourd’hui.
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Le Hamburger : On pourrait aussi soutenir que le Hamburger est un pilier de la culture allemande, sous prétexte qu’il tire son nom de la ville de Hambourg. Ce serait faire peu de cas du fait qu’il est devenu, par sa préparation et son identité, l’emblème absolu des États-Unis.
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La Gastronomie : Que dire des pâtes ? Sous prétexte que la Chine a inventé la nouille, devrait-on en déduire qu’un plat de Penne alla carbonara ou de Fusilli est chinois ? On imagine sans peine le trouble des chefs italiens qui ont pourtant créé la recette, la forme et l’âme même du plat.
En réalité, l’origine d’un ingrédient ne définit pas la nationalité du chef-d’œuvre. Dire que le bonsaï est chinois c’est confondre l’inventeur de la brique avec l’architecte de la cathédrale.
La rupture sémantique et philosophique : Shintoïsme et Zen
Le passage de la Chine au Japon n’est pas une simple transmission, c’est une métamorphose profonde alimentée par la spiritualité nippone :
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Le Penjing (Chine) : C’est avant tout un art du paysage. La pratique consiste à recréer des scènes naturelles complètes en mélangeant des végétaux variés (arbres, mais aussi fougères et fleurs) avec des roches et des minéraux. L’objectif est de composer un panorama sauvage miniature où l’arbre n’est qu’un élément d’un décor narratif.
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Le Bonkei (Japon) : Héritier direct de cette vision chinoise, le Bonkei japonais perpétue cet art du paysage sur plateau pour former un panorama global.
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Le Bonsaï (Japon) : Ici s’opère la véritable révolution artistique. En isolant l’arbre seul dans son pot, les Japonais ont extrait le végétal du simple « décor » pour en faire un sujet sacré.
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L’apport du Shintoïsme : Cette approche est profondément ancrée dans le shintoïsme, qui voit dans les éléments de la nature le siège des Kami (divinités). En isolant l’arbre, on ne crée plus un décor, on honore une présence spirituelle unique.
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L’épure du Zen : Cette sacralisation s’est conjuguée au bouddhisme Zen pour favoriser un minimalisme extrême. Le Bonsaï abandonne l’accumulation pour suggérer la grandeur de l’univers à travers la perfection d’un seul spécimen.
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La codification : Preuve de la souveraineté artistique
Le Japon a transformé une pratique horticole en un système académique rigoureux dont il a créé les règles :
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La grammaire des styles : Une classification technique (Moyogi, Shakan, Kengai, Ishisuki…) que l’on ne retrouve pas dans la tradition chinoise.
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L’expertise technique : Les techniques de ligature pour former les branches, la taille de structure, ainsi que le travail complexe du bois mort (Jin et Shari) ont été créés et développés au Japon. Les termes eux-mêmes sont d’ailleurs japonais.
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Le champ lexical du bonsaï : Force est de constater que l’intégralité du vocabulaire technique mondial dans l’art du bonsaï est japonais (Nebari, Sashi-eda, etc.). Si cet art était resté intrinsèquement chinois, on retrouverait probablement des termes chinois antiques encore utilisés aujourd’hui. L’omniprésence du lexique nippon est la preuve irréfutable que la codification de cet art est une œuvre japonaise.
La question de la réappropriation
On observe aujourd’hui une volonté de certains acteurs institutionnels de revendiquer la paternité globale de nombreux pans du patrimoine asiatique. C’est une stratégie qui vise à étendre une influence culturelle en s’appropriant l’ensemble des créations d’une zone géographique sous prétexte d’antériorité historique.
Il est réel de dire que l’art du bonsaï tire ses origines dans un art botanique chinois ; il est cependant faux de dire que l’art du bonsaï est chinois. Cette subtilité est importante, car cet art est le fruit de siècles de recherche technique et de spiritualité japonaise.
Il n’est pas question d’occulter l’origine ancienne de cette pratique, puisque la Chine a influencé le monde dans son ensemble à bien des égards. Mais vouloir s’attribuer l’évolution et la création de l’art du bonsaï revient à nier l’apport créatif et l’identité spirituelle propre au Japon.
Respecter l’histoire, c’est accepter d’admettre que si la graine provient d’un arbre chinois, elle a été plantée au Japon, où le nouvel arbre s’y est développé et a pris son âme.
